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Pourquoi mener des études de réception d’exposition ?

Le rapport des musées avec les publics a considérablement évolué ces vingt dernières années. Jacqueline Eidelman, ancienne directrice du département des publics à la Direction générale des patrimoines au ministère de la Culture, parle d’une « métamorphose des musées » qui opère depuis les années 1980. Les musées se sont réinventés sur tous les aspects qui fondent leur identité : une muséographie renouvelée, un accès davantage ouvert aux collections et aux espaces, des supports de médiation plus interactifs, des formes de communication résolument contemporaines (en s’engageant sur les réseaux sociaux ou en promouvant l’image du lieu par l’entremise des influenceurs)…

Les publics sont devenus la pierre angulaire des musées : leur projet culturel repose maintenant en grande partie sur la réaction et l’adhésion au projet des visiteurs, aux côtés des missions fondamentales de conservation des œuvres et  de recherche scientifique.

Ainsi tout musée, site patrimonial ou établissement culturel désire connaître son public dans le temps en analysant les différents profils et catégories de visiteurs, les évolutions de fréquentation, les motivations à la venue, leur perception de l’offre culturelle, leur expérience de visite, et leurs attentes — des éléments qui se révèlent profondément variés.

Il existe différents types d’études qui prennent en compte des paramètres internes et externes au musée pour considérer le visiteur dans sa globalité. Les quatre grands groupes de production d’études sont les études prospectives, les études d’audience, les bilans et théorisations, et les études d’évaluation et de réception. Les études d’évaluation et de réception constituent 40% de cette production, et se placent ainsi parmi celles qui ont le plus de succès en termes de chiffres.

Basées sur l’expérience de visite, les études de réception recueillent les ressentis du visiteur et « qualifient l’effet muséal d’après [leur] horizon d’attente »[1]. Le visiteur et son expérience sont au cœur de la démarche et cela interroge la façon même dont le visiteur est pensé au musée. Il n’est pas un simple « regardeur » qui fait face à l’œuvre mais un « acteur » qui interagit avec l’espace d’exposition qu’on lui présente[2]. L’exposition n’est pas pensée comme une performance mais comme un espace réflexif qui doit permettre au visiteur de réfléchir, de questionner, de s’interroger sur un sujet grâce à des œuvres qui sont présentées et grâce à des dispositifs de médiation qui lui sont proposés.

Ainsi de plus en plus de musées s’intéressent également à la façon dont leurs expositions temporaires sont comprises, perçues, appréciées par le visitorat et font pour cela appel aux études de réception. S’ils sont loin d’être systématiques, ces outils de connaissance des publics présentent de réels apports pour les musées.

Deux exemples : la Cité des sciences et de l’industrie et le musée du quai Branly – Jacques Chirac

La Cité des sciences : Banquet

La Cité des sciences et de l’industrie, réunie avec le Palais de la découverte sous l’établissement Universcience, est à l’avant-garde des nouvelles tendances muséographiques. L’exposition Banquet présentée de novembre 2021 à août 2022 a pour ambition d’offrir une exploration immersive, sensorielle et interactive des aspects historiques, culturels et scientifiques de la cuisine et de la gastronomie.  

L’agence L’Oeil du Public a été choisie pour en réaliser une étude de réception afin de déterminer les véritables apports de l’expérience sensorielle et d’analyser la façon dont les visiteurs se sont appropriés les contenus et messages portés par l’exposition. Il s’agit de comprendre comment le scénario de l’exposition, qui met l’utilisation des sens au premier plan, agit sur l’expérience de visite et ce qu’elle suscite réellement chez les visiteurs en termes d’émotions ou d’acquisition de connaissances.

Découpée en trois parties distinctes, l’exposition suit le parcours suivant :

  • La préparation du banquet (La Cuisine) : le visiteur, devenu apprenti-cuisinier (re)-découvre les aliments, les ustensiles de cuisine, ainsi que les gestes et les techniques de préparation. Il observe et manipule, questionne les traditions et devient témoin d’expérimentations culinaires. L’étude servira entre autres à déterminer quelles connaissances sont retirées par les visiteurs en fonction de leur profil.

  • La dégustation du banquet (L’Amuse-Bouche) : le visiteur-goûteur explore les différents sens impliqués dans l’appréciation d’un aliment, au travers de dispositifs de dégustation ludiques qui révèlent la complexité des sensations de plaisir ou de déplaisir. Il s’agit notamment de voir quelles émotions sont suscitées par l’utilisation des dispositifs mettant pleinement les sens des visiteurs à contribution.

  • Enfin, son partage avec les convives (Le Banquet) : le visiteur passe à table pour un banquet imaginaire conçu par le chef Thierry Marx et le scientifique Raphaël Haumont, et profite d’un spectacle multisensoriel à 360°. Dans les « Coulisses », grâce à des jeux et autres dispositifs, il découvre des codes culturels liés au banquet à travers le temps, les cultures et les espaces. Comment ce spectacle est-il perçu par les visiteurs ? Quelles émotions et dynamiques de partages sont mises en jeu ?

Le musée du quai Branly : Ex-Africa. Présences africaines dans l’art d’aujourd’hui

Au-delà d’être utilisées de façon isolée, les études de réception peuvent orienter la politique de l’établissement et être utilisées dans le cadre d’une stratégie globale.

En 2021, L’Oeil du Public analysait la réception de l’exposition Ex-Africa présentée au musée du quai Branly – Jacques Chirac du 19 juin au 11 juillet. Exposition thématique conçue par l’historien de l’art Philippe Dagen sur les influences africaines dans la création artistique contemporaine, elle abordait des questions sociales, morales, politiques et religieuses à travers des œuvres du milieu du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui et quatre commandes réalisées expressément par l’exposition.

Une approche qualitative ambitieuse a permis de mieux comprendre comment l’exposition a été perçue par ses visiteurs, et quel impact elle avait sur leur vision du musée. L’étude a révélé le fait que l’exposition a été particulièrement appréciée par les publics notamment pour la beauté des œuvres exposées ainsi que celle de la scénographie mais aussi l’intérêt et la pertinence du propos porté par l’exposition. Le discours autour des arts africains anciens et de leur résonance actuelle dans l’art contemporain est un élément fort qui a saisi l’intention et a fortement engagé le visiteur dans l’expérience de l’exposition. Surtout, le propos et le choix des contenus artistiques ont rejailli de manière très positive sur l’image du musée. Aux yeux des publics, cela a modernisé l’image du musée, a démontré son ouverture et sa connexion avec des questions d’histoire et de société.

Enfin, l’ouverture du musée à l’art contemporain, parti-pris central de l’exposition, a semblé naturel pour les visiteurs. Perçu comme un prolongement de sa mission, cette ouverture a semblé extrêmement éclairante pour faire dialoguer passé et présent et mieux comprendre les circulations des langages artistiques, direction dans laquelle souhaite aller le musée du quai Branly en ouvrant notamment un espace d’exposition permanent entièrement dédié à l’art contemporain.

Ainsi, que ce soit sur la forme ou sur le fond d’une exposition, les études de réception apportent des éléments concrets aux musées, et permettent de mieux prendre en compte l’expérience et les attentes des visiteurs dans un contexte de transformation du monde muséal.

Vous avez des questions de fond sur lesquelles vous aimeriez un éclairage documenté ? N’hésitez pas à nous en faire part. Nous nous pencherons volontiers sur certaines d’entre elles et rédigerons un article sur le sujet.

Si comme nous vous trouvez ce sujet passionnant, nous vous invitons à consulter les liens ci-dessous et à nous faire part de vos commentaires, expériences et questions sur LinkedIn. Gardez l’œil ouvert ; ce sont des sujets que nous continuerons à traiter !

 Pauline Bellec

 

Pour aller plus loin :

« Présidentielles : comment réveiller la culture ? », Culturelink : https://www.culturelink.fr/politiques-culturelles/presidentielle-comment-reveiller-la-culture, consultée le 31/05/22

DONNAT Olivier, OCTOBRE Sophie, Les publics des équipements culturels. Méthodes et résultats d’enquêtes, Paris, ministère de la Culture, DEP, coll. « Les travaux du DEP », 2001

EIDELMAN Jacqueline, Rapport de la mission musées du XXIe siècle – synthèse, Ministère de la Culture et de la Communication, Direction générale des patrimoine, Paris, 2017

EIDELMAN Jacqueline, GOTTESDIENER Hanna, LE MAREC Joelle, « Visiter les musées : Expérience, appropriation, participation », Culture & Musées, Hors-série, 2013

EIDELMAN Jacqueline, JONCHERY Anne, ZIZI Lucile (2014) : « Le public des musées a changé », dans Espaces, n° 318, Paris, 2014

EDEILMAN Jacqueline, ROUSTAN Mélanie : La place des publics : de l’usage des études et recherches par les musées, Paris, La Documentation française, 2008

FALK John, « Expérience de visite, identités et self-aspects », La Lettre de l’OCIM, n°141, 2012

HOMMET Stanislas, COSTEY Océane, HARDELAY Maëva « Étudier le comportement des visiteurs dans un musée d’histoire du Débarquement » La Lettre de l’OCIM, n°172, 2017 JONCHERY Anne, [sous la dir.], Guide Méthodologique sur les études de publics, Direction général des patrimoines, ministère de la Culture, 2020

 

[1] Ibid

[2] EDEILMAN, Op. cit., p.26

 

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